Applied Concept ARB

le premier tournoi de programmes d' Echecs

Juillet-Aout 1979

Juillet-Aout 1979

11, 12, 13 mai 1979 : au Cercle d'Echecs de Lagny-sur-Marne, A l'école Delambre, se déroulait le premier tournoi français de micro-ordinateurs, organisé conjointement par l'Ordinateur Individuel et le C.E. Lagny.

En matière de jeu d'Echecs électronique, trois catégories existent actuellement.

1) Les ''monstres''

il s'agit de programmes implantés sur ordinateurs géants, tel Chess 4.8, sur Cyber 176 de Control Data, Ils sont à l'occasion capables de battre un Maitre International. Mais leur participation coûte une fortune.

2) Les machines joueuses d'échecs:

Petites boites jouant uniquement aux échecs. Existent actuellement :

Chess Challenger 3,
Chess Challenger 10,
CompuChess,
Boris,
Chess Champion.

Annoncés, mais pas encore disponibles au moment où nous écrivons ces lignes : Chess Challenger 7 et Chess Mate.

3) Les programmes sur cassette:

Une catégorie bien connue de nos lecteurs, dans divers domaines. Ils offrent une visualisation (sur écran) de l'échiquier et des pièces, dont la qualité très variable dépend non du programme utilisé mais de l'ordinateur sur lequel il est implante !

Les programmes s'appellent ici Sargon 1 (une version pour Apple II, une autre pour TRS 80), Microchess 2.0 (sur P.E.T. et Apple II), Microchess 1.5 (sur TRS-80) et Microchess 1.0.

Un absent regretté : le tout nouveau Sargon 2.

Première génération

Divers essais antérieurs homme-machine nous ont convaincus de la nécessité d'éliminer les appareils de première génération, beaucoup moins performants.

Passent ainsi à la casserole : CC3, qui ne voit à peu près aucun mat en un coup, CompuChess et Chess Champion qui ne jouent qu'avec les Noirs.

Un petit exemple situera un peu mieux la différence entre les premières générations et les autres : le même problème en 2 coups, soumis à CompuChess et à Boris, a été résolu par le premier en quatorze jours et par le second en six minutes et demie !

Selection

Notre sélection sera donc : Boris et Chess Challenger 10 dans la catégorie machines, Microchess 2.0 (sur P.E.T.) et Sargon 1 (sur TRS 80) dans la catégorie cassettes.

Nous leur ferons disputer un tournoi toutes rondes (chacun rencontrant les trois autres), puis nous leur soumettrons quelques problèmes et combinaisons et comparerons leurs performances.
Si l'on veut être objectif, un problème épineux se pose d'emblée. Chaque concurrent n'a pas une force, mais des forces. Il joue d'autant mieux qu'il dispose d'un plus long temps de réflexion.

Microchess 2.0 dispose de huit niveaux de jeu, répertories LQ1 à LQ8. A son meilleur niveau (LQ8), il réfléchit en moyenne 1"15 par coup. Nous décidons d'aligner les autres concurrents sur lui.

Chess Challenger 10 dispose de dix niveaux de jeu ; nous choisissons le niveau 4 (1'20" par coup en moyenne).

Boris n'est pas réglable par niveaux : on lui fixe pour chaque coup un temps de réflexion donné (0 à 100 heures). Nous choisissons 1'20".

Sargon 1 pose un problème plus délicat : il dispose de six niveaux de jeu dont les derniers sont très lents, Des essais antérieurs sur Apple II nous avaient laisse espérer le faire jouer au niveau 3, mais ici il tourne sur TRS-80, à une cadence environ cinq fois plus lente, et nous devrons nous contenter du niveau 2, malheureusement beaucoup plus faible.

Performances en général satisfaisantes, sauf en fin de parties

Les participants du tournoi

Chess Challenger 10

Prix : de 2100à 2400 FF

Une petite musique se fait entendre quand Chess Challenger a joué son coup : un truc bien pratique, qui permet de ne pas passer son temps à regarder les petites lumières clignotantes, en attendant que quelque chose se passe.

Boris

Prix : de 2100 à 2400 FF

Boris réfléchit plus longtemps que CC 10 avant de trouver quel coup jouer, mais il ponctue cette réflexion en affichant quelques commentaires - Il affiche par ailleurs les différents coups qu'il étudie au fur et à mesure de leur rencontre.

Microchess 2.0

Prix : 180 FF ttc sur PET et Apple

8 niveaux de réflexion. Affichage relativement plaisant. Pour le tournoi, la version PET était utilisée. Elle présente l'originalité de tenir à jour les horloges " des deux joueurs Une version plus faible (3 niveaux de réflexion), Microchess 1.5 existe pour TRS-80 16K (180 FF ttc).

Sargon

Prix : 200 FF ttc sur TRS-80 16K et Apple

6 niveaux de réflexion. Assez lent sur TRS-80.

Le tournoi:

Le tirage au sort donne :
1re ronde : M 2.0 - CC10 et Sargon - Boris ;
2e ronde : CC10- Boris et M 2.0 - Sargon ;
3e ronde : Sargon - CC10 et Boris - M 2.0.

1re ronde : CC10 bat M 2.0 en 20 coups. Boris, de son côté, obtient une fin de partie écrasante contre Sargon, mais se révèle presque incapable de conclure. La partie, interrompue à minuit et demie, est reprise le lendemain et durera 82 coups

Boris et CC10 : 1 point.

2e ronde : Boris perd rapidement une pièce contre CC10. Ce dernier, parvenu en fin de partie avec Fou et trois pions contre un seul petit pion... fait partie nulle par répétition de coups !
Microchess 2.0 donne tout d'abord deux pièces pour Tour et pion, puis une Tour pour un Fou, et perd normalement contre Sargon une fin de partie avec une pièce de moins.

Boris et CC10: 1 point 1 /2, Sargon : 1 point.

3e ronde :CC10, grâce à un meilleur développement, prend rapidement l'avantage sur Sargon, et administre à son adversaire un mat au 56e coup, en utilisant deux Dames.

Quant à la partie Boris - Microchess 2.0, une nulle-marathon de 94 coups, elle est sans doute la plus décevante, et aussi la plus instructive sur les faiblesses de la programmation échiquéenne actuelle (voir notre analyse dans l'encadré).

CC 10 : 2 points 1/2, Boris : 2 points, Sargon : 1 point, Microchess 2.0: 1/2 point.

Le classement du tournoi s'établit donc ainsi (gain = 1, nulle = 1 /2, perte = 0) :
1. Chess Challenger 10, 2 1/2
2. Boris, 2
3. Sargon, 1
4. Microchess 2.0, 1/2

Une sélection des phases les plus instructives (voir notre encadré) permettra à nos lecteurs de se faire une opinion.

Pour notre part nous nous garderons de tirer des conclusions trop définitives. CC10, Boris et Sargon opéraient assez loin de leur meilleur niveau mais celui-ci est très lent, et si nous avions essayé chacun à sa force maximale, deux mois entiers n'auraient sans doute pas suffi pour achever le tournoi qui a pris trois jours !

CC10, qui a dans sa mémoire une micro-bibliothèque de débuts de partie (une demi-douzaine de variantes classiques) et dans son programme de bons principes de développement, sortit presque toujours de la phase initiale du jeu avec un avantage marqué. Le nouveau modèle dont nous disposions semble corrigé de la tendance à ne presque jamais roquer.

Boris souffre visiblement du temps de réflexion fixe qui lui est imparti. Quant à Sargon et Microchess 2.0, ils donnent un peu trop facilement leur matériel.

La fin de partie est malheureusement massacrée par tous, ce qui s'explique facilement : faute d'une programmation comportant des algorithmes spécifiques cette phase de jeu, les meilleurs programmes se heurtent trop facilement à l'effet horizon et en sont réduits à cafouiller lamentablement.

Le prochain progrès devrait impérativement porter sur ce point, et cela rendrait aussitôt les robots échiquéens bien plus intéressants pour le joueur moyen.

Tous nous ont semblé d'un fonctionnement satisfaisant à l'exception de quelques bavures :

La prise en passant donne décidément bien du mal aux programmeurs ! CC10 et Boris la pratiquent, mais à l'occasion la refusent à leur adversaire ! Microchess 2.0 annonça un mat imaginaire car paré par une prise en passant mais accepta la parade et continua la partie comme si rien de particulier ne s'était passé !

La notice de CC10 ne permet pas de faire repartir l'appareil avec les Blancs après une rectification ou lorsqu'on lui soumet une position.
La procédure correcte est : 1/Reset 2/Level, n° du niveau 3/ PB 4/ entrer la position comme indiqué dans la notice, en utilisant la touche PV 5/ PB 6/ DM 7/ PB, et alors seulement il réfléchit et joue un coup blanc !

Problèmes et combinaisons...

...La machine est lente.

Puisque le point fort des programmes est le calcul d'un grand nombre d'éventualités sur un petit nombre de coups, il nous semble intéressant de soumettre à nos quatre concurrents des problèmes et des combinaisons.

Le problème est un genre échiquéen très particulier. Peu importent le matériel et les éléments positionnels : il s'agit de faire mat dans le nombre de coups indiqué. Un unique premier coup blanc, appelé la clé du problème, permet d'y parvenir.

Nous réglons Boris à 1 h/coup (il joue dès qu'il a trouvé un mat forcé),
CC10 au niveau 6 (spécial mat en deux coups), Sargon au niveau 3 (après un essai malheureux au niveau 6 qui nous vaut une attente interminable).

Microchess, lui, reste à LQ 8 puisqu'on ne peut pas faire mieux.

Chaque concurrent devra résoudre trois problèmes en deux coups, choisis dans la catégorie miniature (pas plus de sept pièces sur l'échiquier).

La combinaison est l'âme du jeu d'échecs, et l'arme du bon joueur qui, l'employant à bon escient, modifie de façon spectaculaire la situation sur l'échiquier.

Parmi l'infinie variété des combinaisons possibles nous choisissons après réflexion le type suivant : la menace d'un mat permet aux Blancs de réaliser un gain de matériel.

Chaque concurrent devra trouver le coup blanc gagnant de deux positions de cette sorte.

Comme il n'y a pas ici de mat forcé, nous sommes obligés, pour aligner CC10 et Boris sur leurs concurrents, de modifier leurs niveaux de jeu : Boris disposera de 20 minutes de réflexion pour trouver le coup gagnant ; quant à CC10, nous le réglons au niveau 8, son meilleur niveau de jeu normal.

Résultats

Les résultats sont instructifs. A part Microchess qui, ne disposant pas d'un niveau assez approfondi, ne résout à peu près rien, les autres concurrents ont des performances comparables à celles d'un joueur humain.

L'étude des temps de réflexion montre bien la différence de méthodes de recherche entre homme et machine : un joueur d'échecs, habitué à penser lignes d'action des pièces, trouvera plus rapidement la solution du problème 2 que celle du problème 3.

La machine au contraire fait une recherche systématique des coups possibles et comme, dans le problème 2, les pièces en jeu sont à forte puissance et donc peuvent faire beaucoup de mouvements différents. Elle met beaucoup plus longtemps.

De même dans les combinaisons, un joueur exercé trouvera le coup gagnant en une fraction de seconde car, dans la combinaison 2 par exemple, son œil sera immédiatement attiré par la diagonale B 1 - H 7 et la situation précaire du seul défenseur de H 7.

Le concours Problèmes-Combinaisons

Pb1

Pb2

Pb3

Cbm 1

Cbm 2

 

CC10

53" ok

18'46 ok

2'01 ok

13' ok

14'15 non

Boris

48" ok

11'10 ok

2'42 ok

20' ok

20' non

Sargon 1

7' ok

5'26 ok

4' ok

19'30" ok

21' ok

Microchess 2.0

1'29 ok

2'47 non

32" non

50" non

1'02" non

La différence de programmation entre CC10 et Boris qui, comme problémiste, prend sa revanche sur son rival alors que celui-ci, si l'on répond à son premier coup, met parfois assez longtemps à trouver le second coup des Blancs, Boris lui, mate quasi instantanément.

Dans un problème en deux coups comportant un grand nombre de pièces, Boris et CC10 trouvent la clé en un temps variant de 5 à 45 minutes, ce qui est assez remarquable,
Dans les conditions qui furent celles de ce tournoi et de ce concours, nos appréciations sur l'ensemble des quatre concurrents sont :

Problème 2 coups: bien.

Combinaison : passable.

Partie : médiocre.

Fin de partie, franchement très mauvais.

Conclusion

Le temps qui nous était imparti (trois demi-journées) et la présence de Microchess nous ont contraint de ne tester que des niveaux bas des rois autres concurrents.

Mais il ne faut pas croire au miracle : en jouant plus lentement, les programmes jouent certes mieux (avec toutefois beaucoup d'irrégularité dans les performances) et sont de merveilleux petits partenaires, toujours disponibles et ne récriminant jamais ; mais les faiblesses fondamentales, liées aux techniques actuelles de programmation, demeurent et c'est dans ce domaine surtout qu'il faut espérer des progrès.

Michel Demasson

10/03/2019